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Chaos en La Paz?!... Histoire d’un choc à 4000m avec les références urbaines occidentales.

Chaos en La Paz?!...
Histoire d’un choc à 4000m avec les références urbaines occidentales.
-« (Onomatopées mentales, tremblement spontané des paupières)
-Comment est-ce possible ? Qui a fait ça ?... »

Depuis l’altiplano et la ville-banlieue de El Alto, le manque d’oxygène transforme la stupéfaction en une incompréhension des plus totales. Un spectacle humain et urbain surveillé par les 6300m et des poussières du majestueux Mont Illimani, de roche et de neiges éternelles. Cernée dans sa dépression, La Paz fusionne ses teintes d’inachevé avec les infinies Andes perdues à l’horizon.

S’installer dans cette géographie représente en soi un défi. A ces altitudes le soleil assèche autant qu’il brûle et l’ombre congèle, la plupart des gestes simples deviennent effort, pour tous.
La topographie a rendu plastique la trame carrée coloniale, et depuis les voies serpentent en arabesques irrationnels pour l’orientation. La bicyclette, trop dangereuse, a été interdite comme moyen de transport, victime des entrelacs pouvant dépasser les 45°. La combustion au diesel et le GPL sont bannis des pentes entre les mille mètres de dénivelé qui séparent les quartiers bas et riches et El Alto, qui cumule toutes les misères. Pour que les bâtiments restent debout dans cet enfer structurel où coulent plus de 250 cours d’eau souterrains (70 % des terrains de la ville sont considérés instables), la tradition sacrifie un embryon de lama enterré dans les fondations, et parfois un homme quand l’édifice est de taille. Et lorsqu’il est en mesure de fonctionner, la construction ralentit, le bâtiment s’active sans prétention d’achèvement, sans les finitions qui le déclarent apte à être taxé par les impôts. Ainsi la peau est vivante, en évolution, toujours en chantier, sans esthétisme.

Cette capitale de génération spontanée est la plus grande ville indienne d’Amérique.
Son caractère le plus éloquent consiste en l’appropriation de l’espace public. L’espace de tous n’est pas un espace anonyme, il est avant tout l’espace de chacun, au sein d’une communauté. Il est le lieu de toutes les manifestations, de tous les défilés populaires et des nombreuses fêtes traditionnelles. Il est aussi la scène des luttes, des émeutes et des tragédies*.

La libre occupation destine chaque recoin du centre ville au commerce, grande spécialité du peuple Aymara. Ces services en majorité spontanés et informels approvisionnent tous les ménages, le client se définit sans distinction ethnique ou économique.
L’artisanat frôle les cosmétiques, la mode les produits électroniques, et toutes les pirateries s’étalent sous les vapeurs de poulet frit. Les marchandises se déploient sur les trottoirs, s’accumulent dans tous types de tentes ou de cabanes plus inventives les unes que les autres. Les produits semblent disputer une compétition baroque d‘équilibre et de couleurs, jusqu’à dissimuler la vendeuse qui apparaît en haussant les sourcils pour interroger le client.
La libre circulation autorise tous les transports, tous les parcours, où bus, taxis, camionnettes et piétons se partagent les voies saturées, patiemment entre une épaule et un rétroviseur…
La rue est un espace de friction, un bien collectif sans hiérarchie. Le passage se crée et s’organise au cas par cas incessamment.

Taciturnes et intraitables, les Aymaras ont toujours façonné la ville par l’usage.
Ils occupaient.
Les progrès politiques de participation des communautés indiennes viennent donner une légitimité à cette situation, abandonnant les modèles européens d’aménagement. Depuis quelques mois l’effervescence identitaire a aussi investi l’espace public.
Il a changé de main.
L’ensemble physique de la ville collective redevient un terrain d’expression possible mais avec quel message, avec quel projet ? Y a-t-il besoin d’une planification commune explicite ?
L’interrogation générale sur la gestion révèle l’appropriation collective du devenir de l’espace public d’une capitale andine, indienne, et contemporaine.


Miguel Georgieff / COLOCO
La Paz – Mai 2006


Coloco tient à remercier Teresa Rojas, directrice du Centre d’Art Tambo Quirquincho et Carlos Villagomez Paredes, architecte et professeur à l’université de La Paz pour leur aimable collaboration aux entretiens.


* En novembre 2005, des manifestations se sont soldées par des émeutes et des affrontements avec la police. Ces évènements ont contribué à la victoire de Evo Morales et du parti MAS.

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